Troupeau de moutons roux ardennais en pâturage, la race menée chaque été sur l'île de Bohan
🐑 Patrimoine vivant · Vallée de la Semois

L'île de Bohan et ses moutons roux ardennais

Au cœur de la Semois, à Vresse-sur-Semois, une île-réserve devient chaque été le royaume d'un petit troupeau de moutons roux ardennais. Une rencontre rare entre conservation de la nature et patrimoine vivant — à admirer depuis votre kayak.

Il est des endroits que l'on ne devine qu'au fil de l'eau. L'île de Bohan, posée sur la Semois à la pointe sud de la province de Namur, est de ceux-là. Discrète, sauvage, interdite aux promeneurs, elle abrite pourtant chaque belle saison l'un des plus jolis symboles de l'Ardenne : un petit troupeau de moutons roux qui broutent paisiblement entre les bras de la rivière. Derrière cette image bucolique se cache un véritable projet de conservation, porté par la Fondation Roi Baudouin, au sein d'une vallée classée Natura 2000.

Pour les kayakistes qui descendent la Semois entre Alle-sur-Semois et Bohan, l'île est un point de repère et un moment suspendu : on glisse sans bruit, on observe, et l'on repart sans laisser de trace. Cet article raconte son histoire, le rôle écologique de ses moutons, et la meilleure façon de la découvrir — dans le respect d'un lieu qui ne nous appartient pas.

Une île protégée par la Fondation Roi Baudouin

L'île de Bohan appartient à la Fondation Roi Baudouin (FRB), qui la maintient dans son état naturel comme zone de frai pour les poissons et de nidification pour les oiseaux. Sa gestion est assurée par le Fonds des Îles de la Semois, créé au sein de la Fondation grâce à la générosité de donateurs. Ce fonds veille sur trois îles de la vallée : l'île de Bohan et l'île de la Vanne Cunin, toutes deux à Vresse-sur-Semois, ainsi que l'île « Montclar, poète » à Poupehan, sur la commune de Bouillon.

Les trois îles sont intégrées au réseau européen Natura 2000, qui protège les habitats et espèces les plus précieux du continent. Sur la Semois, cela signifie des berges préservées, des frayères tranquilles et des refuges pour une faune que la pression touristique pourrait sinon perturber. L'île de Bohan borde par ailleurs la réserve naturelle de Membre-Bohan, réputée pour sa biodiversité remarquable, sur l'un des tronçons les plus sauvages de toute la vallée.

Préserver une île, ce n'est pas la laisser à l'abandon. Sans intervention, les milieux ouverts se referment : ronces, orties et surtout jeunes épicéas reconquièrent peu à peu le terrain, étouffant la flore herbacée et appauvrissant la biodiversité. C'est précisément là qu'interviennent les moutons.

Les moutons roux ardennais, « tondeuses zéro carbone »

Depuis 2017, un éco-pâturage ovin est documenté sur l'île de Bohan. Chaque année, à la manière d'une petite transhumance estivale, un troupeau de moutons roux ardennais traverse la Semois pour rejoindre l'île. Les animaux y séjournent de fin juin à fin octobre, avant de regagner l'abri de leur éleveur pour l'hiver. La Fondation Roi Baudouin évoque, à l'occasion de l'édition 2026, « dix ans » de cette tradition retrouvée.

Le principe de l'éco-pâturage est aussi simple qu'efficace. En broutant, les moutons jouent le rôle de tondeuses naturelles, parfois surnommées « tondeuses zéro carbone » :

🌿 Moins de fauchage mécanique

Ils entretiennent les milieux ouverts sans engin ni carburant, là où une débroussailleuse serait difficile à amener — et bruyante pour la faune.

🌲 Frein à l'embroussaillement

Ils ralentissent la recolonisation forestière (notamment les jeunes épicéas) qui referme les berges et les pelouses.

🚫 Lutte contre les invasives

Ils contiennent les plantes exotiques envahissantes comme la balsamine de l'Himalaya et la renouée du Japon, fléaux des bords de Semois.

🦋 Retour de la biodiversité

En rouvrant le milieu, ils favorisent le retour d'herbacées d'intérêt biologique, et avec elles les insectes et les oiseaux.

Pour passer la belle saison sur l'île, le troupeau dispose d'un abri en bois qui lui offre de l'ombre lors des fortes chaleurs et une protection lors des crues parfois soudaines de la Semois. Tout est pensé pour que la présence animale serve la nature sans jamais la contraindre.

📋 À noter : le communiqué 2026 de la Fondation Roi Baudouin annonce le retour des troupeaux et fête « dix ans » d'élevage ovin sur l'île. Les effectifs restent modestes — un petit troupeau de quelques bêtes chaque saison — et les chiffres précis varient d'une année à l'autre.

Le mouton roux ardennais : portrait d'une race menacée

Le choix de la race n'a rien d'anodin. Le mouton roux ardennais — aussi appelé Ardennais Roux, ou Ardense Voskop en néerlandais, littéralement « tête de renard d'Ardenne » — est une race ovine rustique et patrimoniale du sud de la Belgique, présente historiquement de part et d'autre de la frontière, jusque dans l'Eifel allemand.

On le reconnaît à sa silhouette singulière : l'agneau naît roux, puis développe vers trois mois une toison beige-roussâtre, tandis que sa tête et ses pattes restent rousses et dépourvues de laine. Robuste, frugal, d'un tempérament vif et méfiant, il se contente d'un fourrage maigre et de la rosée du matin. Il résiste remarquablement au froid, aux parasites et aux maladies, et prospère sur les terrains pauvres, humides et les prairies maigres — autant dire l'animal idéal pour une île soumise aux humeurs de la rivière.

Cette race faillit pourtant disparaître : quasi éteinte des Ardennes à la fin des années 1950, elle fut sauvegardée en Flandre sous le nom d'Ardense Voskop, puis réintroduite en Wallonie à partir de la fin des années 1980. Aujourd'hui encore classée « en danger », elle compte un nombre limité d'éleveurs et de sujets de race pure. La voir pâturer sur l'île de Bohan, c'est donc aussi assister, à petite échelle, à la survie d'un patrimoine génétique ardennais.

L'île de Bohan vue du kayak

La plus belle façon d'approcher l'île reste la rivière elle-même. Le parcours Alle-sur-Semois → Bohan, d'environ 17 km (3 à 4 h), est l'une des descentes les plus sauvages de la Semois namuroise : forêts denses, escarpements, et de longs passages loin de toute route. Il traverse la réserve naturelle de Membre-Bohan et contourne la spectaculaire boucle du « Jambon de la Semois », un méandre où la rivière se replie presque sur elle-même. Bohan marque l'arrivée du parcours, où une navette ramène les pagayeurs vers Alle.

En glissant le long de l'île, on aperçoit parfois les moutons entre les frondaisons, et l'on croise les panneaux pédagogiques installés sur les berges, qui expliquent le rôle écologique du troupeau. Ces mêmes panneaux rappellent une règle essentielle.

🛶 Naviguer responsable : l'île de Bohan est une réserve naturelle privée. L'accostage n'y est pas autorisé : on l'admire depuis l'eau, sans débarquer, sans approcher ni nourrir les animaux, et sans laisser le moindre déchet. Pour tout savoir sur la pratique respectueuse, voyez nos conseils sur la descente de la Semois.

Cette cohabitation entre loisir et conservation résume bien l'esprit de la vallée : profiter d'une nature exceptionnelle parce qu'on la respecte, et non à ses dépens.

Une tradition qui se transmet

Chaque année, l'arrivée des moutons est aussi l'occasion d'une journée éducative réunissant l'école de Bohan et des villages voisins. Au programme des éditions passées : la traversée du troupeau vers l'île, la découverte de son rôle et de la flore locale, l'observation des poissons de la Semois, l'explication de la gestion des cours d'eau et du suivi des animaux, ou encore la construction de nichoirs. De quelques dizaines d'élèves à ses débuts, l'événement en a rassemblé près de quatre-vingts lors des éditions récentes.

ℹ️ La journée éducative annuelle (dont l'édition de fin juin) est un événement privé, réservé aux écoles et aux groupes invités par les organisateurs. Elle n'est pas ouverte au public : pour découvrir l'île, privilégiez la rivière et les sentiers de Bohan, dans le respect de la réserve.

Préserver à plusieurs : le Fonds des Îles de la Semois

Ce qui rend l'histoire de l'île de Bohan singulière, c'est son modèle de préservation. L'île n'est ni un parc public, ni une propriété communale : elle est portée par un fonds nominatif, le Fonds des Îles de la Semois, hébergé par la Fondation Roi Baudouin et alimenté par la générosité de donateurs privés. Concrètement, des particuliers attachés à la vallée ont choisi de financer durablement la mise en réserve de ces îles, plutôt que de les voir bâties, exploitées ou livrées à l'embroussaillement.

Le fonds veille aujourd'hui sur trois îles de la Semois : l'île de Bohan et l'île de la Vanne Cunin, toutes deux à Vresse-sur-Semois, et l'île « Montclar, poète » à Poupehan (commune de Bouillon). Chacune joue un rôle d'îlot-refuge : frayères pour les poissons à l'abri du courant principal, sites de nidification pour les oiseaux d'eau, et réservoirs de flore sauvage. L'éco-pâturage par les moutons roux ardennais n'est qu'un maillon de cette gestion patiente, qui mêle science, bénévolat et financement citoyen. Pour le kayakiste, c'est une belle leçon : la beauté qu'il traverse n'est pas un hasard, mais le fruit d'un engagement.

Bohan, terminus sauvage de la Semois namuroise

Dernier village belge avant la frontière française, Bohan ferme en beauté la vallée de la Semois. On y arrive après l'un des tronçons les plus encaissés et boisés de la rivière, là où la Semois quitte les villages pour s'enfoncer dans la forêt. Le secteur Membre–Bohan est d'ailleurs classé en réserve naturelle pour sa biodiversité : forêts de pente, rochers, prairies humides et méandres y composent un paysage d'une rare intégrité, à des kilomètres de toute grande route.

Autour de l'île, il y a de quoi prolonger la découverte : flâner dans le village de Bohan et ses hameaux, longer les berges à pied, ou rejoindre les villages classés de la commune de Vresse-sur-Semois — Laforêt, Mouzaive, Membre — réputés pour leur patrimoine ardennais. La vallée tout entière est un terrain d'éco-tourisme : on y vient pour le calme, l'eau vive de classe I, les forêts et une faune préservée. L'île de Bohan et ses moutons en sont le symbole miniature : ici, on ne « consomme » pas la nature, on la traverse avec égards. C'est exactement l'état d'esprit que nous défendons sur chacune de nos descentes de la Semois.

Questions fréquentes

Peut-on accoster sur l'île de Bohan en kayak ?
Non. C'est une réserve naturelle privée de la Fondation Roi Baudouin, classée Natura 2000. Des panneaux le long des berges rappellent que l'accès est réservé aux moutons et à la faune : on l'admire depuis l'eau, sans débarquer.
Quand voit-on les moutons sur l'île ?
De fin juin à fin octobre — soit toute la saison du kayak sur la Semois. L'hiver, le troupeau regagne l'abri de son éleveur.
Quelle est cette race de moutons ?
Le mouton roux ardennais (Ardense Voskop), race rustique et patrimoniale du sud de la Belgique, aujourd'hui classée menacée, reconnaissable à sa tête et ses pattes rousses sans laine.
Comment découvrir l'île de Bohan ?
Depuis l'eau, sur le parcours kayak Alle → Bohan (≈ 17 km), ou depuis les berges et sentiers de Bohan, à Vresse-sur-Semois.

Sources & en savoir plus : Fondation Roi Baudouin — Île de Bohan · Patrimoine FRB — Les moutons de l'île · Le mouton Ardennais Roux · Tourisme Vresse-sur-Semois. Article éditorial indépendant de KayakSemois-Ardenne ; l'île de Bohan est gérée par la Fondation Roi Baudouin.

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