La Passerelle de Kelhan : un passage éphémère au cœur des Ardennes

Entre les villages de Bohan et Membre, dans la commune de Vresse-sur-Semois, la Semois serpente dans l'un des derniers grands méandres sauvages de l'Ardenne belge. Au cœur de cet espace préservé, une passerelle de bois et de câbles s'élève chaque été au-dessus des eaux vertes de la rivière : la Passerelle de Kelhan, baptisée d'après le lieu-dit ardennais où elle prend pied sur la rive gauche.

Cette structure légère, installée chaque année entre fin mai et le début de l'automne, n'a pas vocation à durer. Elle est retirée avant les crues hivernales, laissant la rivière reprendre ses droits sur les berges inondables. Cette philosophie du provisoire — si profondément ancrée dans la tradition ardennaise des ponts de claies — confère à la passerelle une aura particulière : elle transforme le simple franchissement d'une rivière en un rituel saisonnier, un rendez-vous avec la nature à une époque bien précise de l'année.

La passerelle est le point névralgique d'un circuit de randonnée de 5,97 km qui constitue l'une des promenades les plus complètes de la région : sentiers forestiers au-dessus du ravin du Sautou, traversée du tunnel vicinal de 220 mètres construit en 1935 pour la Société Nationale des Chemins de fer Vicinaux (SNCV), passage par les vestiges du Pont Cassé de Bohan — viaduc ferro-viaire dynamité en août 1944 —, et plongée dans la Réserve Naturelle de Bohan-Membre, sanctuaire de biodiversité géré par Ardenne & Gaume depuis 1949.

Ce guide vous propose une exploration complète de ce territoire d'exception : son histoire ferroviaire, sa géomorphologie, son patrimoine naturel et les traditions de contrebande qui ont longtemps animé ces sous-bois discrets entre deux frontières poreuses. Une façon de dépasser la simple randonnée pour lire le paysage avec les yeux d'un géographe, d'un historien et d'un naturaliste.

Bonne nouvelle pour les familles : le circuit de Kelhan est classé difficulté moyenne (dénivelé cumulé 156 m, durée approximative 1h30 à 2h). Les enfants de plus de 8 ans peuvent le réaliser sans difficulté en bonne condition physique. Le seul impératif est de chausser des chaussures de randonnée imperméables : les sections de forêt de ravin restent humides même par temps sec.

Une passerelle éphémère : philosophie et héritage des ponts de claies

Dans l'imaginaire collectif ardennais, la rivière a longtemps été à la fois une frontière et un espace de passage. Les ponts de claies — ces structures légères faites de perches assemblées et de planches taillées à la hache — constituaient jusqu'au milieu du XXe siècle le seul moyen de franchir la Semois en de nombreux endroits éloignés des ponts de pierre. Construits avant les foires et marchés saisonniers, ils étaient démantelés après le passage des crues, puis réassemblés l'été suivant.

La Passerelle de Kelhan s'inscrit directement dans cette tradition. Sa structure en câbles d'acier et tablier de bois traité — montée par une équipe de bénévoles et de techniciens de la commune de Vresse-sur-Semois — reproduit le geste ancestral de l'homme ardennais qui « apprivoise » temporairement sa rivière. Elle n'est pas là pour toujours. Son absence en hiver est aussi importante que sa présence en été : elle rappelle que la Semois, en période de crues, n'appartient plus aux humains.

La localité de Kelhan — lieu-dit discret connu des seuls habitants du cru — désignait historiquement un méandre de la Semois où les bateliers et les contrebandiers marquaient une halte. Le nom est probablement d'origine germanique ancienne (kel, eau vive + han, coq ou crête), et évoque l'image d'une eau qui « chante » dans les rochers. C'est ici, entre deux coudes serrés de la rivière, que la traversée s'imposait naturellement comme la plus logique sur l'axe Bohan-Membre.

Aujourd'hui, la passerelle attire des centaines de promeneurs chaque week-end d'été. Elle est devenue un symbole de la politique touristique durable de Vresse-sur-Semois : un équipement sobre, à faible impact écologique, qui valorise le patrimoine paysager sans artifice. Pas de parking géant, pas d'infrastructure lourde. Juste la rivière, le bois, et la forêt ardennaise qui reprend ses droits dès que l'on quitte le sentier balisé.

La Réserve Naturelle de Bohan-Membre, qui encadre le tracé du circuit dans ses parties les plus sauvages, ajoute une dimension de silence et de solennité à la promenade. Les visiteurs qui s'attendent à une balade touristique classique sont souvent surpris par l'intensité de l'expérience : le murmure de la rivière, l'obscurité du tunnel, les reflets de l'eau sur les pierres du Pont Cassé. La passerelle de Kelhan n'est pas seulement un moyen de traverser la Semois — c'est un révélateur de paysage.

La commune de Vresse-sur-Semois propose d'autres circuits dans la même zone. Le balisage vert — couleur officielle du circuit de Kelhan — est systématiquement double (sur les deux côtés des arbres) pour guider même les randonneurs peu expérimentés. En cas de doute, la règle est simple : ne jamais quitter le balisage dans les sections de forêt de ravin, où les pentes dépassent 30 % et où le sol argileux devient particulièrement glissant après la pluie.

Tradition vivante : La remise en place annuelle de la passerelle est devenue un événement attendu par les habitants de Bohan et Membre. Elle marque symboliquement l'ouverture de la saison estivale, à l'image du retour des cigognes ou de la floraison des orchidées dans les prairies adjacentes.

Le circuit de Kelhan : topographie et balisage

Le circuit de Kelhan est une boucle partant et arrivant au village de Bohan, accessible par la route nationale N95 reliant Gedinne à Vresse-sur-Semois. Le départ officiel se situe au parking du village, à proximité de l'église paroissiale. Le sens de marche recommandé est dans le sens horaire : traversée de la Semois via la passerelle en premier, montée par la forêt de Kelhan, descente par le Sautou, et retour par le Pont Cassé. Ce sens maximise le confort et la sécurité sur les tronçons escarpés.

Caractéristique Détail
Distance totale5,97 km (boucle)
Dénivelé positif cumulé156 m
Durée estimée1h30 à 2h (pause comprises)
DifficultéMoyenne — balisage vert
DépartParking de Bohan (N95, 5550 Bohan)
Coordonnées GPS départ49.869° N, 4.924° E
Période d'ouvertureFin mai – fin octobre (passerelle)
AccessibilitéNon adapté aux poussettes / PMR
ChiensTolérés en laisse dans la réserve
ParkingGratuit à Bohan (capacité limitée)

Les quatre étapes clés du circuit

1. Du parking au pont de la Passerelle (0 à 1,2 km) — Le sentier longe la rive droite de la Semois en direction amont. Le terrain est plat et facile, idéal pour s'échauffer. On remarque les premiers panneaux de la réserve naturelle et les habitats alluviaux typiques de la basse vallée : aulnes, saules et peupliers en ripisylve.

2. La traversée et la montée de Kelhan (1,2 à 2,8 km) — Après la traversée de la passerelle (moment fort du circuit, vue panoramique sur les méandres), le sentier remonte rapidement dans la forêt de chênes et de hêtres du versant gauche. La pente atteint par endroits 22 %, sur un sentier en terre battue. C'est la partie la plus exigeante physiquement du circuit, mais elle offre des percées visuelles sur la vallée d'une beauté saisissante.

3. Le plateau et le ravin du Sautou (2,8 à 4,4 km) — Le sentier traverse un plateau forestier peu marqué, puis plonge dans le ravin du Sautou — un vallon encaissé aux pentes impressionnantes (jusqu'à 34 % par endroits). Les blocs de schiste ardennais émergent ici du sol forestier. On traverse le "La Cheminée", passage étroit entre deux formations rocheuses, où les enfants prennent un plaisir particulier à se faufiler entre les parois.

4. Le Pont Cassé et le retour (4,4 à 5,97 km) — La descente amène le marcheur aux vestiges du Pont Cassé de Bohan : piles de maçonnerie du viaduc SNCV détruit en août 1944. Le sentier longe ensuite la Semois en direction aval jusqu'au tunnel vicinal, puis remonte vers le village de Bohan pour compléter la boucle.

Wikiloc : deux traces GPS de ce circuit sont disponibles en ligne sur la plateforme Wikiloc, notamment le parcours « Le Pont Cassé, Passerelle de Kelhan & Tunnel » (215 km téléchargements). Il est conseillé de les sauvegarder hors ligne avant le départ, la couverture réseau étant partielle en fond de vallée.

La Réserve Naturelle de Bohan-Membre : un sanctuaire de biodiversité

La Réserve Naturelle de Bohan-Membre est l'une des plus anciennes réserves gérées par l'association Ardenne & Gaume, fondée en 1949. Elle couvre plusieurs dizaines d'hectares sur les deux rives de la Semois entre Bohan et Membre, incluant des milieux extrêmement variés : pelouses calcicoles, landes à callune, éboulis rocheux, forêts de pente, ripisylves et berges alluviales. Cette mosaïque d'habitats confère à la réserve une biodiversité exceptionnelle, reconnue bien au-delà des frontières belges.

335 espèces de lichens et 19 nouvelles pour la Belgique

Une étude lichenologique menée dans la réserve au tournant du XXIe siècle a produit des résultats spectaculaires : les chercheurs ont recensé 335 espèces de lichens sur le territoire de Bohan-Membre, dont 19 espèces nouvelles pour la Belgique. Ce chiffre place la réserve parmi les sites lichénologiques les plus remarquables d'Europe de l'Ouest. Les lichens — souvent considérés comme des organismes mineurs — sont en réalité d'excellents bio-indicateurs : leur abondance et leur diversité témoignent d'une qualité d'air et d'une stabilité écologique rares dans un pays aussi industrialisé que la Belgique.

Parmi les lichens recensés, certains espèces ne se développent que sur des substrats anciens non perturbés : vieux chênes pédonculés de plus de deux siècles, blocs de schiste ardennais protégés de la pluie directe par des surplombs naturels. La présence de ces micro-habitats intacts dans la réserve est un indicateur précieux de la continuité écologique du site depuis plusieurs siècles.

La cigogne noire, ambassadrice de la réserve

La réserve de Bohan-Membre constitue l'une des zones de prospection alimentaire de la cigogne noire (Ciconia nigra), revenue nicher en Ardenne belge à partir de 1989 après plus d'un siècle d'absence. Cette espèce emblématique, à la discrétion absolue, chasse les chabots et les vairons dans les ruisseaux forestiers froids et bien oxygénés qui alimentent la Semois depuis le plateau ardennais. Les petits affluents du ravin du Sautou, protégés par le couvert forestier dense, constituent des habitats de pêche de premier ordre pour cet échassier forestier.

Les randonneurs qui empruntent le circuit de Kelhan ont une chance raisonnable d'observer une cigogne noire en vol au-dessus des crêtes boisées, en particulier en début de matinée (entre 7h et 10h) et en fin d'après-midi (après 17h). Les adultes, reconnaissables à leur plumage noir lustré à reflets verts et pourpres et à leur bec rouge vif, planent souvent en suivant les courants ascendants générés par les pentes boisées orientées sud-sud-ouest.

Flore remarquable : orchidées et plantes de milieux humides

Les pelouses calcicoles de la réserve — entretenues par pâturage extensif ou fauche tardive — abritent plusieurs espèces d'orchidées sauvages : Dactylorhiza maculata (orchis tacheté), Platanthera bifolia (platanthère à deux feuilles) et, dans les secteurs les mieux exposés, Gymnadenia conopsea (gymnadénie moucheron). Ces petites fleurs délicates, qui fleurissent entre fin mai et mi-juillet, constituent l'un des spectacles discrets mais saisissants que l'on peut découvrir en quittant momentanément le sentier balisé pour observer les pelouses de lisière.

Les berges alluviales, régulièrement inondées lors des crues printanières, accueillent quant à elles une végétation de grandes herbes adaptées aux milieux humides : angélique sylvestre, épilobe hirsute, impatiente de Balfour (espèce invasive en expansion), et les peuplements denses de Petasites hybridus (pétasite hybride) qui s'étalent en tapis spectaculaires sur les bancs de gravier.

L'association Ardenne & Gaume organise régulièrement des sorties naturalistes dans la réserve, ouvertes au public. Ces excursions, encadrées par des botanistes et des ornithologues professionnels, permettent d'entrer dans les détails d'un écosystème que la simple randonnée ne fait qu'effleurer. Pour connaître le programme, il convient de consulter directement le site de l'association.

Règles de la réserve : ne pas cueillir de plantes, ne pas déranger la faune, rester sur les sentiers balisés, pas de bivouac ni de feu. Les chiens sont tolérés en laisse. Toute détérioration est passible de poursuites au titre de la loi sur la conservation de la nature.

L'épopée ferroviaire : la Ligne SNCV 553

Pour comprendre le tunnel vicinal de Membre-Bohan et le Pont Cassé, il faut remonter à la grande aventure des chemins de fer vicinaux belges, l'une des réalisations d'ingénierie les plus ambitieuses — et les moins connues — de l'histoire de la Belgique rurale. La Société Nationale des Chemins de fer Vicinaux (SNCV), fondée en 1884, avait pour mission d'irriguer en transports les campagnes belges les plus reculées, celles que le réseau ferroviaire ordinaire de la SNCB ne desservait pas.

1913 : l'arrivée du tram à vapeur en vallée de la Semois

La ligne SNCV 553 — dite « ligne de la Semois » — est inaugurée en 1913. Elle relie Bertrix (nœud ferroviaire SNCB) à Alle-sur-Semois, en passant par Membre, Bohan et les villages de la Basse-Semois. Les locomotives à vapeur qui la parcourent tirent des wagons mixtes, transportant à la fois les voyageurs et des marchandises essentielles à l'économie locale : ardoises des carrières, bois de construction, tabac de la Semois, et denrées alimentaires pour les villages enclavés.

La construction de la ligne est un défi technique considérable. La vallée de la Semois, profondément encaissée, impose de contourner ou de perforer les crêtes rocheuses. Les ingénieurs de la SNCV adoptent une solution élégante dans la section la plus difficile : la combinaison d'un viaduc sur la Semois et d'un tunnel sous la crête entre Membre et Bohan.

1935 : le tunnel vicinal de 220 mètres

Le tunnel de Membre-Bohan est percé en 1935, lors d'une modernisation majeure de la ligne. Long de 220 mètres, il est creusé dans le schiste ardennais sous la crête boisée qui sépare les deux villages. Son profil en fer à cheval, caractéristique des tunnels vicinaux belges de l'entre-deux-guerres, a été dimensionné pour les locomotives à vapeur et les rames courtes du réseau SNCV.

La construction du tunnel emploie plusieurs centaines d'ouvriers pendant plus d'un an. Le chantier mobilise des techniques de percement à l'explosif combinées à un blindage en briques rouges, encore parfaitement visible aujourd'hui sur les parois intérieures. Cette voûte de briques, légèrement humide et couverte de mousse, est l'une des premières choses que remarquent les randonneurs qui s'y aventurent : elle donne au tunnel une atmosphère presque cathédrale, renforcée par l'acoustique particulière de l'espace souterrain et le bruit de l'eau qui filtre entre les joints.

1940 à 1944 : la ligne sous l'Occupation

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ligne 553 continue de fonctionner sous contrôle allemand. Elle joue un rôle logistique non négligeable pour les forces d'occupation dans une région qui constitue un enjeu stratégique : la frontière franco-belge est toute proche, et les forêts ardennaises offrent aux résistants des refuges naturels que les patrouilles motorisées peuvent difficilement contrôler.

En août 1944, à l'approche de la libération, les forces belges et alliées décident de détruire les infrastructures ferroviaires pour empêcher les mouvements de troupes allemandes en retraite. Le viaduc SNCV sur la Semois à Bohan — un ouvrage métallique de plusieurs travées — est dynamité. Ce sont les vestiges de ces culées et piles maçonnées, miraculeusement intactes, qui constituent aujourd'hui le Pont Cassé de Bohan.

Après-guerre : la fin des vicinaux et la reconversion en voie verte

La ligne 553 ne se relève pas de la destruction de son viaduc. La motorisation croissante des campagnes belges, accélérée par la reconstruction d'après-guerre, rend la reconstruction du pont économiquement inviable. La ligne est définitivement fermée au trafic et ses rails sont déposés dans les années 1950. L'emprise de l'ancienne voie ferrée devient progressivement une voie de promenade naturelle — ancêtre des voies vertes modernes — avant d'être intégrée aux circuits officiels de randonnée de la commune de Vresse-sur-Semois.

Le Pont Cassé de Bohan

À mi-parcours du circuit de Kelhan, le sentier débouche sur l'un des sites les plus photographiés de la vallée de la Semois : le Pont Cassé de Bohan. Ce que l'on découvre n'est pas un pont à proprement parler, mais les vestiges d'un viaduc de chemin de fer vicinal détruit en août 1944 lors du repli des forces alliées en avance vers la frontière allemande.

Les culées et les piles de maçonnerie en schiste ardennais se dressent encore fièrement dans et au bord de la rivière, couvertes de végétation — fougères, mousse, lierres — qui accentuent l'effet de ruine romantique. Les piles centrales, celles qui portaient les travées métalliques du viaduc proprement dit, ont partiellement sombré dans la Semois. Elles émergent à marée basse (le terme est impropre pour une rivière, mais il illustre bien l'effet lors des étiages d'été) comme des monuments funèbres à fleur d'eau.

Le site a été sécurisé par la commune de Vresse-sur-Semois : les piles les plus instables ont été consolidées, et une plateforme d'observation en bois a été installée sur la rive droite pour permettre aux visiteurs de contempler l'ensemble de la structure sans risque. Des panneaux pédagogiques expliquent l'histoire de la ligne 553 et la destruction du viaduc.

Pour les amateurs de kayak qui descendent la Semois entre Membre et Alle-sur-Semois, le Pont Cassé est un repère visuel incontournable. Aperçu depuis la rivière, entre deux méandres boisés, il offre l'une des vues les plus saisissantes de la basse Semois : un décor entre le roman d'aventures et la méditation sur le temps.

La lumière du matin (entre 8h et 11h en été) est idéale pour photographier le Pont Cassé : les rayons rasants du soleil levant réchauffent les pierres de schiste et créent des contrastes dramatiques entre les parties encore dans l'ombre et les affleurements rocheux déjà baignés de lumière. Pour les photographes de paysages, ce moment vaut le détour.

Le Tunnel Membre-Bohan et les chiroptères

Le tunnel vicinal de 220 mètres est l'un des éléments les plus insolites du circuit de Kelhan. Taillé dans le schiste ardennais en 1935, il plonge le randonneur dans une obscurité quasi totale pendant une à deux minutes de marche — durée suffisante pour déclencher chez les enfants (et parfois les adultes) un léger frisson d'aventure. Une lampe de poche ou un smartphone est vivement recommandé, même si certains randonneurs choisissent de traverser dans le noir complet, guidés uniquement par le point lumineux de l'entrée opposée.

Mais le tunnel n'est pas seulement une curiosité architecturale. Il constitue, depuis la fermeture de la ligne ferroviaire dans les années 1950, un hibernaculum majeur pour les chiroptères (chauves-souris) de la région. La température quasi constante de l'espace souterrain (entre 8 et 12 °C toute l'année), l'humidité élevée et l'obscurité permanente en font un refuge idéal pour les colonies hivernantes.

Plusieurs espèces de chauves-souris protégées ont été inventoriées dans le tunnel, notamment la Barbastella barbastellus (barbastelle d'Europe), le Rhinolophus hipposideros (petit rhinolophe) et le Myotis bechsteinii (murin de Bechstein) — trois espèces inscrites aux annexes II et IV de la Directive Habitats européenne et figurant en liste rouge des mammifères de Wallonie. En période d'hibernation (novembre à mars), l'accès au tunnel peut être restreint par arrêté de l'Office Wallon de la Nature (OWN) pour protéger les colonies endormies.

En été, les chauves-souris utilisent le tunnel comme site de repos diurne entre deux sorties nocturnes. Le randonneur attentif peut parfois apercevoir, aux premières heures de l'aube, une barbastelle ou un rhinolophe accroché à la voûte de briques, à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. Les règles élémentaires de respect s'imposent : ne pas éclairer directement les animaux avec des lampes puissantes (les lampes frontales à LED de randonnée sont acceptables), ne pas les déranger ni tenter de les toucher.

Le tunnel est également un habitat remarquable pour les invertébrés cavernicoles et la flore souterraine : on peut y observer plusieurs espèces de mousses adaptées à l'obscurité, des champignons lignicoles sur les rares restes de traverses de bois, et quelques espèces de coléoptères troglophiles que les entomologistes considèrent comme de bons indicateurs de la maturité de l'écosystème souterrain.

La géomorphologie du bassin de Bohan-Membre

Le secteur de Bohan-Membre illustre parfaitement la géomorphologie complexe de la basse vallée de la Semois ardennaise. La rivière, qui coule sur des formations schisteuses dévoniennes, creuse ici une succession de méandres profondément encaissés entre des crêtes boisées culminant à 200-250 mètres d'altitude. La différence de niveau entre le lit de la rivière (environ 140 m) et les crêtes environnantes crée des versants très abrupts, sources des paysages spectaculaires qui font la réputation touristique de la région.

Le ravin du Sautou — que le circuit de Kelhan traverse dans sa partie centrale — est un exemple caractéristique des talwegs de versant ardennais. Ses pentes atteignent par endroits 34 %, soit le maximum physiologique pour un sentier praticable sans aide artificielle. Le fond du ravin est parcouru par un ruisseau temporaire qui charrie, lors des pluies intenses, des galets de schiste et de quartzite d'une grande variété pétrographique : autant de témoins des phases glaciaires et périglaciaires qui ont modelé le relief ardennais au Quaternaire.

Le passage dit "La Cheminée" — une fissure naturelle dans la paroi schisteuse par laquelle le sentier se faufile — résulte d'un processus de gélifraction : l'eau infiltrée dans une fissure préexistante a gelé répétitivement, élargissant progressivement la diaclase jusqu'à créer ce passage pittoresque. Ce type de microreliefs est caractéristique du massif ardennais, où les roches métamorphiques dévoniennes présentent une schistosité prononcée facilitant les disjonctions par le gel.

Tabac de la Semois et chemins de contrebande

Difficile de parler des forêts et des sentiers de la région de Bohan-Membre sans évoquer l'une des industries rurales les plus originales de l'Ardenne belge : la culture et la transformation du Tabac de la Semois. Ce tabac d'exception, cultivé en petites parcelles sur les versants ensoleillés de la vallée, est l'héritier d'une tradition agricole qui remonte au XVIIe siècle — une époque où la culture du tabac était à la fois une ressource économique vitale et une activité semi-clandestine, soumise à des monopoles fiscaux draconiens.

La proximité de la frontière franco-belge, qui court dans les forêts ardennaises à quelques kilomètres au sud de Bohan, a longtemps fait de la région un terrain de prédilection pour les contrebandiers. Le tabac — comme l'alcool de genièvre, le sel et d'autres denrées taxées différemment de part et d'autre de la frontière — empruntait des chemins forestiers discrets, souvent de nuit, sur les épaules d'hommes et de femmes qui connaissaient chaque creux, chaque sentier, chaque pont de claies susceptible de franchir la Semois sans être repéré.

Les autorités douanières belges et françaises menaient des patrouilles régulières dans ces sous-bois. Les contrebandiers, organisés en petits réseaux familiaux, avaient développé des techniques d'évitement sophistiquées : usage de codes sonores (sifflets, cris d'oiseaux), points de relais dans les granges isolées, et exploitation des conditions météorologiques défavorables — brume épaisse sur la vallée, neige fraîche qui amortit les pas — pour brouiller les pistes.

La Passerelle de Kelhan et les sentiers adjacents figuraient parmi ces itinéraires de contrebande. La tradition orale locale rapporte que certaines familles de Bohan tiraient une partie de leurs revenus du passage clandestin de tabac et de genièvre. Ces activités, criminalisées par les codes douaniers mais profondément enracinées dans les pratiques sociales de la communauté ardennaise, ont longtemps été perçues comme une forme de résistance populaire à des taxes jugées injustes.

Aujourd'hui, le Tabac de la Semois est une spécialité ardennaise protégée produite par quelques artisans passionnés, dont les plus connus sont établis à Corbion-sur-Semois. La production artisanale implique des techniques ancestrales de séchage, de fermentation et de torréfaction qui confèrent au tabac ses notes caractéristiques de noix et de chocolat, appréciées des connaisseurs du monde entier. Le New York Times lui a consacré un reportage de plusieurs pages.

Pour le randonneur qui parcourt le circuit de Kelhan, ces chemins discrets entre les fougères et les rochers de schiste portent encore l'empreinte de cette histoire clandestine. Certaines pierres de gué, trop régulièrement taillées pour être naturelles, pourraient bien être les vestiges de franchissements à pied sec aménagés par les contrebandiers. Une autre façon de lire le paysage.

À découvrir : L'Atelier-Musée du Tabac de la Semois à Corbion (rue du Tambour) propose des visites guidées et des démonstrations de torréfaction. Une excellente façon de prolonger la journée après une randonnée à Kelhan.

Informations pratiques

Avant de partir

Départ
Parking de Bohan (rue de l'Église), 5550 Bohan (commune de Vresse-sur-Semois)
Accès en voiture
N95 Gedinne–Vresse-sur-Semois, puis D946 vers Bohan. GPS : 49.869° N, 4.924° E
Accès en transports
Bus TEC ligne 8 (Dinant–Vresse), arrêt Membre ; puis 2 km à pied jusqu'à Bohan par la N95
Passerelle accessible
Généralement fin mai – fin octobre (vérifier en mairie de Vresse avant de partir)
Chaussures recommandées
Chaussures de randonnée imperméables (trail ou hiking) — sol argileux et humide en sous-bois
Équipement
Lampe de poche (tunnel), eau 1 L minimum, coupe-vent léger, crème solaire en été
Restauration
Café-restaurant au village de Bohan (vérifier horaires saison). Pique-nique recommandé
Camping
Camping bord de Semois à Alle-sur-Semois (15 km), ou camping à Membre (saison estivale)
Combinaison kayak
Départ kayak depuis Bohan ou Membre, arrivée à Alle-sur-Semois possible le même jour. Idéal : randonnée le matin, kayak l'après-midi.
Urgences
Numéro unique 112. Mairie de Vresse-sur-Semois : +32 (0)61 29 90 90

Pour combiner cette randonnée avec une expérience nautique, pensez à la descente de la Lesse en kayak ou à une descente de la Semois avec notre équipe basée à Alle-sur-Semois. Les deux rivières, voisines et complémentaires, offrent des ambiances totalement différentes.

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Galerie photographique

Questions fréquentes

La passerelle éphémère de Kelhan est installée chaque année à partir de fin mai ou début juin jusqu'à l'automne. Elle est retirée en hiver pour laisser place aux crues printanières de la Semois. Avant tout déplacement, il est conseillé de contacter la mairie de Vresse-sur-Semois ou de consulter les réseaux sociaux de la commune pour confirmer la date de mise en place effective.
Le circuit de Kelhan est classé difficulté moyenne : 5,97 km, 156 m de dénivelé positif, durée 1h30 environ. De bonnes chaussures de randonnée imperméables sont recommandées, surtout par temps humide. Le balisage vert est impératif à suivre dans les sections de ravin. Les enfants de plus de 8 ans peuvent réaliser le circuit sans difficulté majeure en bonne condition physique.
Oui, le Pont Cassé de Bohan (vestiges du viaduc SNCV détruit en août 1944) est accessible et sécurisé sur le circuit. Une plateforme d'observation en bois permet de contempler les ruines depuis la rive droite. Des panneaux pédagogiques retracent l'histoire de la ligne ferroviaire vicinale 553. Il constitue l'un des points forts de la promenade de Kelhan.
Le tunnel vicinal de 220 mètres de Membre-Bohan (construit en 1935) abrite des populations de chiroptères — notamment la barbastelle d'Europe, le petit rhinolophe et le murin de Bechstein — qui utilisent cet espace souterrain comme hibernaculum (refuge hivernal). Des mesures de protection strictes régissent l'accès hivernal (novembre à mars). En été, les chauves-souris sont présentes comme site de repos diurne : ne pas les déranger ni les éclairer directement.
Absolument. Bohan et Membre sont des points de départ et d'arrivée classiques pour les descentes en kayak sur la Semois. Il est tout à fait possible de combiner une randonnée matinale via la Passerelle de Kelhan (départ 8h30, retour 11h) avec une descente en kayak l'après-midi (départ 13h, arrivée à Alle-sur-Semois vers 17h). Une journée complète inoubliable au cœur de l'Ardenne.